David Lisnard et Éric Ciotti, ce qu’ils ont dans la tête

Présidentielle Le maire de Cannes et le député des Alpes-Maritimes, unis face à la macronisation de leur camp, jouent leurs cartes respectives et réveillent la droite en Paca. Passage au banc d’essai.Par Quentin HosterPublié le 10 septembre 2021 à 16h27

Eric Ciotti et David Lisnard autour de Charles-Ange Ginesy, président LR des Alpes-Maritimes. ©ERIC OTTINO/NICE MATIN/MAXPPPPartager cet article surFacebookTwitterLinkedIn

Si une valeur est fonction des passions qu’elle déchaîne, alors celles-ci sont d’avenir. Installée ou émergente, plutôt rassembleuse ou clivante, plutôt libérale ou conservatrice, chacune des deux fi gures en vue de la droite maralpine compte bien peser de tout son poids — et de toutes ses nuances — dans les échéances à venir. Alors que le maire de Cannes, David Lisnard, réfl échit encore à la meilleure manière d’exploiter sa nouvelle notoriété au service de ses idées, le député des Alpes- Maritimes, Éric Ciotti, a mis le cap sur 2022, les pieds dans le plat.

Candidat déclaré à la primaire de la droite — mais on ne sait pas encore si elle aura lieu —, le Niçois a décliné, à l’occasion de son premier raout militant, le 28 août, ses axes de campagne : inscription des racines judéo-chrétiennes dans la Constitution, implantation de l’ambassade de France en Israël à Jérusalem… « Une politique de défense de la civilisation », soutenue par son entourage, qui prépare la suite de l’off ensive : « C’est très bien de dire que l’on a des racines, mais il faut maintenant expliquer comment on les défend. » Selon nos informations, le député LR proposera l’instauration de peines planchers pour les crimes et délits antisémites, ou encore la création d’un poste d’ambassadeur pour les minorités opprimées, comme les chrétiens d’Orient. Fidèle à sa ligne. En attendant que celle-ci soit à nouveau caricaturée sur ces nouveaux axiomes, l’équipe du candidat s’aff aire à calmer la tempête dans un verre d’eau déclenchée sur Twitter il y a quelques jours. Éric Ciotti y fustigeait le retrait précipité des États-Unis d’Afghanistan, où les talibans auraient mis la main sur du matériel militaire américain, vidéo à l’appui, mais en réalité soviétique… et toujours opérationnel, selon un proche du député en contact direct avec l’entourage d’Ahmad Massoud. Il ne fallait pourtant pas plus que cette approximation pour donner la tonalité d’une campagne qui s’annonce rude. « Quand le sage désigne la lune, l’idiot regarde le doigt », démine un ciottiste. L’off ensive médiatique programmée — un itinéraire à travers la région Paca et l’ouest de la France, jalonné de ralliements des sympathisants de Bruno Retailleau et Laurent Wauquiez — attend le candidat, pour l’heure testé à 6 % d’intentions de vote, dans un sondage Harris Interactive pour le magazine Challenges.

Deux salles, deux ambiances

Malgré le ballet incessant de jets privés, la butte Saint-Cassien, qui surplombe la piste d’atterrissage, n’a pas son attention ailleurs que sur la scène à 360 degrés. Sur ces hauteurs de Cannes, le 29 août, David Lisnard a réuni 1 500 personnes pour son annuel “piquenique de rentrée” politique, forcément pas comme les autres. Au terme d’une heure et demie de discours, sans notes, le fondateur de “Nouvelle Énergie pour la France”, son mouvement, délivre ses partisans de l’attente : il ne se présente pas, pour l’heure, à la primaire de la droite. Le fl ou, volontairement entretenu par la direction des Républicains autour de ses règles et de sa tenue, inquiète le maire de Cannes, trop dévolu à sa ville — largement honorée par sa prise de parole — pour la lâcher au profi t d’une aventure incertaine. Playlist des années quatre-vingt, piste de danse autour du buff et, l’événement tient plus de la soirée de mariage que du meeting électoral. « Depuis quatorze ans qu’on fait ça, je n’ai jamais vu une rentrée politique avec une telle ambiance », s’amuse David Lisnard. Estrade gigantesque, service d’ordre, tablées bien rangées et discours bien tranché au pupitre devant un public à la moyenne d’âge élevée… La rentrée était plus calme et solennelle, la veille, à Levens, pour Éric Ciotti.

Deux tempéraments pour deux tonalités politiques diff érentes, mais complémentaires. « Je suis persuadé qu’ils ont un destin national ou qu’ils seront appelés à infl uer sur le destin de la France », tranche Sébastien Leroy, maire LR de Mandelieu-la-Napoule, présent à la rentrée de ses deux « meilleurs amis politiques ». Si elles s’estiment réciproquement dans un combat commun, les deux nouvelles fi gures de proue de la droite des Alpes-Maritimes divergent quant à la manière : « Ils sont très proches sur la liberté d’entreprendre, la libération des carcans administratifs, mais Ciotti considère davantage la question civilisationnelle comme cruciale », analyse un cadre LR local. Bras de fer avec la Cour européenne des droits de l’homme, référendum sur l’immigration : les prises de position régaliennes du maire de Cannes ne manquent pourtant pas. « Lisnard, ce qu’il fait à Cannes est très bien, mais c’est plus du Fillon intellectualisé. Il aurait trop à perdre s’il se présentait à la primaire alors qu’il veut l’Association des maires de France », estime un observateur, dubitatif. Si les voies qui mènent à l’Élysée et à la puissante AMF peuvent se croiser, assure l’entourage du maire de Cannes, une ambition pourrait ne pas nécessairement en chasser une autre.

“Champ des possibles”

Dévoué, discrètement, à la rédaction d’un “agenda de gouvernement” depuis plusieurs mois — une singularité à droite —, David Lisnard a prévenu ses sympathisants, venus de toute la France à Cannes dans l’espoir d’une déclaration de candidature : « Je ferai tout ce que je peux. » Alors qu’une première enquête, testant les candidats déclarés vient de démarrer, rendez-vous est fi xé, par le maire de Cannes, au 25 septembre, date du congrès des Républicains, qui devrait fi xer les modalités de la compétition. En attendant, Lisnard joue sa chance et scrute le « champ des possibles ». Désossage de la bureaucratie, atomisation du millefeuille territorial, big bang de la réindustrialisation… Le candidat aux idées dévoile certaines de ses propositions, issues des groupes de travail qu’il a constitués, dans le Point, avec un cheval de bataille : « Il faut sortir la France du délire bureaucratique. »

Alors que l’espace peine à se remplir au centre droit, avec le défi cit de crédibilité de Valérie Pécresse et Xavier Bertrand, et se dégage sur l’aile droite, avec le désistement de Laurent Wauquiez et Bruno Retailleau, Lisnard réfl échit. D’autant que, sur ce dernier créneau, un ami est déjà positionné : Éric Ciotti. « Mon pari, c’est qu’il fait monter les enchères et fi nira par vendre son programme à Pécresse », prophétise un élu local. Faux, répond l’équipe de David Lisnard, qui plaide le travail désintéressé, décorrélé des structures partisanes et de l’agenda électoral, mais sans naïveté : « Il continue de dérouler ses idées, sans se faire enfermer dans une case, c’est aussi simple que ça. »

Reste qu’en arrivant à la tête de l’AMF, le maire de Cannes prendrait de la hauteur, y compris sur les querelles intestines à droite, qui font rage sur le littoral depuis le mélodrame des régionales. Ainsi le maire de Nice, Christian Estrosi, s’est ému de la désignation, par François Baroin, de son successeur rêvé à la tête de l’AMF. « Estrosi s’est cornérisé depuis des années en défendant les territoires, il s’est autoproclamé défenseur des maires de France. Là, Lisnard deviendrait son patron et serait infi niment plus légitime que lui pour en parler », se réjouit un opposant au maire de Nice.

Leaders, par la force des choses, d’une droite préservée des compromissions avec la majorité en Paca, David Lisnard et Éric Ciotti pâtissent, pour l’heure, de leurs handicaps respectifs. Défaut de notoriété nationale pour le premier, délit de sale gueule pour le second, défi cit d’infl uence au sein de l’appareil LR pour les deux. Rien d’insurmontable en soi. « Le problème de la droite, c’est qu’elle n’a pas de projet de société. Tous deux ont de bonnes idées et structurent le débat avec des mesures, mais je reste frustré d’une absence de vision », juge, quant à lui, Jean-Christophe Fromantin, maire de Neuilly-sur-Seine, qui pousse, comme ses deux collègues les thèmes de la bureaucratie et de la civilisation, celui de la décentralisation.

Éric Ciotti, identifi é comme le “monsieur Sécurité” des LR, assume son jeu, qui séduira l’électorat Fillon fi dèle aux fondamentaux de la droite, pense-t-il. David Lisnard aussi, mais promet de dévoiler le sien progressivement, en se démarquant par sa capacité à « faire », dans une « radicalité raisonnable »« Quel que soit le projet, il faudra repartir du local, alors que les maires sont les seuls acteurs de confi ance », proclame Fromantin. Message reçu par l’ancien adjoint au maire et le premier édile. Les cartes sont entre leurs mains.